Depuis une douzaine d’années, j’accompagne les naissances par les plantes médicinales. Après avoir déménagé mes jardins sur une nouvelle terre, j’ai relancé mes services en 2022 et ajouté à mon offre l’accompagnement à l’interruption de grossesse (avortement) et l’accompagnement en cas de fausse couche.
Grâce à ma formation d’agronome, j’agis également comme accompagnante de projets de fiducies d’utilité sociale agroécologiques (FUSA). Ce nouveau type de fiducie permet de retirer les terres nourricières du marché spéculatif et de les protéger à perpétuité au bénéfice des communautés.
Cette double activité professionnelle alimente mes réflexions sur le système capitaliste dominant et notre lien à la terre et aux savoirs qui s’y rattachent. Dans ce contexte, je vous partage ici mes idées quant au rôle des plantes médicinales, spécifiquement en périnatalité.
Une démarche d’herboriste
D’abord, ma pratique d’accompagnement à la naissance vise spécifiquement à outiller les femmes dès le premier trimestre pour favoriser un déclenchement spontané du travail à terme. Cette pratique est beaucoup moins drastique que l’utilisation des actées ou de l’huile de ricin, par exemple, que l’on voit souvent en maison de naissance.
Par un choix judicieux de plantes tout au long de la grossesse, et en particulier à partir de la 37ème semaine de grossesse, le travail commence de lui-même, du moins pour tous les cas que j’ai eu la chance d’accompagner jusqu’à maintenant.
Pour un accouchement à l’hôpital, un début de travail spontané représente plus de chances d’éviter la « cascade d’interventions »(1) médicales. En effet, par exemple, pour une femme dont c’est le premier bébé, l’induction artificielle double les risques de césarienne, si on le compare aux accouchements spontanés(2). Ce n’est pas rien! Malheureusement, peu de femmes reçoivent cette information.
D’un autre côté, on trouve facilement l’information comme quoi plusieurs plantes sont contre-indiquées pendant la grossesse. Mais quant est-il des plantes indiquées pour la femme enceinte, c’est-à-dire « bonnes, efficaces et sans danger »(3)?
Pensons au framboisier, une des rares plantes à avoir fait l’objet d’études scientifiques pendant la grossesse, dont une qui lui a reconnu les propriétés de contribuer à diminuer la durée de la phase active de l’accouchement et à réduire les interventions pendant le travail (ex. : forceps, ventouse, césarienne)(4). Une autre étude a de plus démontré que le framboisier diminue les chances d’un travail prématuré ou d’un dépassement de terme(5). Bien sûr, ce sont des propriétés que les herboristes lui connaissent depuis longtemps.
Plantes médicinales et grossesse: un pouvoir à cueillir
Ceci dit, peut-on dire que les plantes représentent une alternative pour l’accompagnement des naissances dans le système actuel? La force des plantes résidant dans la prévention, j’aurais tendance à penser qu’elles n’agissent pas en alternative mais en complémentarité avec le système. Les plantes aident les femmes à mieux naviguer dans ce système.
De plus, une femme engagée dans une démarche d’autonomisation(6) en herboristerie sera mieux placée je crois pour faire des choix éclairés tout au long de sa grossesse, pendant son accouchement, et même pour l’entièreté de sa parentalité (et du reste de sa vie). Il s’agit donc d’une prise de pouvoir (« empowerment »), dans un système qui tend à nous en déposséder.
Qu’en est-il de l’accompagnement d’une interruption de grossesse? Ma courte expérience me laisse incertaine face à cette question. D’une part, j’utilise aussi auprès de cette clientèle uniquement des plantes qui préviennent les complications, toujours dans une visée d’autonomisation. Ortie, framboisier, achillée, viorne, pissenlit : toutes des alliées qui permettent de « faire quelque chose » alors que ces femmes se sentent souvent impuissantes face aux procédures médicales.
Pour moi, la question qui se pose est donc beaucoup plus vaste, à savoir: pourquoi les plantes indiquées en périnatalité (naissance et avortement) sont-elles si peu connues et utilisées?
Un rappel historique féministe
En revisitant l’œuvre de l’historienne Silvia Federici(7), j’y ai trouvé quelques éléments de réponse et j’ai découvert que mon travail avec les femmes n’est peut-être pas si étranger à mon travail en agroécologie.
En effet, dans l’Europe des 15e et 16e siècles existaient de grandes terres gérées par une communauté villageoise, appelées les communs. Avec la montée du capitalisme, ces terres communales ont été soumises à la propriété privée, phénomène qui a été appelé les enclosures(8). Les femmes étaient souvent les gardiennes de ces terres communales, où entre autres elles cueillaient les plantes et célébraient les fêtes et rituels qui marquent les saisons. (J’aime penser qu’elles étaient les précurseures des biodynamistes(9) et connaissaient l’influence des astres.)
Or, à la même époque s’est produite une seconde forme d’enclosure : l’enclosure des savoirs liés à la fertilité des femmes, qui se sont retrouvés graduellement entre les mains des hommes médecins diplômés.
« Alors qu’au Moyen Âge les femmes avaient pu employer diverses formes de contraception, et avaient exercé un contrôle incontestable sur le processus d’enfantement, leurs utérus, à partir de ce moment-là, devenaient un territoire public, contrôlé par les hommes et l’État, […] »
Silvia Federici, Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive
En parallèle, il est intéressant de s’attarder au fait que, selon Federici, l’un des véritables objectifs derrière les bûchers de « sorcières » aurait été d’étouffer la révolte qui grondait spécifiquement chez les paysannes incapables de nourrir leurs enfants, car expulsées des terres communales. Avec l’exportation du modèle dominant d’exploitation des personnes et des ressources, ces enclosures et les « chasses aux sorcières » qui en découlent se sont perpétuées dans le monde, et se perpétuent encore aujourd’hui.
Un territoire à (re)connaître
Or, les FUSA, et leurs équivalents à l’international, visent justement à restaurer un équilibre en protégeant à perpétuité des terres pour un usage agroécologique au bénéfice des communautés locales. (Clin d’œil de l’histoire, la première FUSA au Québec a été fondée sur les terres de la Ferme maraîchère Cadet Roussel, à Mont-Saint-Grégoire, une des rares fermes certifiées biodynamiques dans la province.)
Ces terres sont retirées du marché et ne sont plus soumises à la spéculation. Elles demeurent accessibles financièrement pour des agriculteurs.trices qui souhaitent les habiter et les cultiver. Lorsque la dette est moins grande ou carrément absente, la personne qui cultive la terre peut faire des choix au bénéfice de sa communauté, pour que fleurissent paysannes et paysans, herboristes, hommes et femmes en possession de leur pouvoir de nourrir et de soigner.
Travailler à l’épanouissement des FUSA est donc une action pleine de sens pour moi puisque « La Louve », le nom de mon entreprise d’herboristerie, c’est justement « cette femme puissante, en chacune de nous, qui sait. »
Mais alors, les plantes font-elles partie des alternatives au système dominant, en particulier en périnatalité? Les plantes non seulement préviennent certainement les complications, mais elles peuvent représenter des outils de reprise du pouvoir personnel des femmes, tout en cultivant leur lien à la terre. Je dirais donc simplement que les plantes en périnatalité font partie d’un nouveau modèle de pensée qui s’enracine tranquillement mais solidairement. Lorsque toutes les branches de ce nouveau paradigme s’entrecroisent dans le ciel, elles dessinent de nouvelles constellations.
Pour en savoir plus sur les FUSA : http://www.protec-terre.org/
Ce texte est également paru en 2023 dans le volume 6, no. 2 de la revue PLANTES MÉDICINALES tradition, science et santé, une publication de la Guilde des herboristes.
Références
(1) Cette série d’interventions commence souvent par le déclenchement artificiel du travail puis la restriction des mouvements de la femme en travail, lesquels peuvent causer plus de difficulté à supporter la douleur, un arrêt dans la progression ou encore une détresse fœtale, ce qui peut justifier ensuite une péridurale et parfois une césarienne.
(2) « Déclaration de principe : Le déclenchement du travail », Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC), Journal SOGC, fév. 1997
(3) https://dictionnaire.lerobert.com/definition/indique
(4) Edward Mills et al., Herbal Medicine in Pregnancy and Lactation. An Evidence-Based Approach (Londres/New York : Taylor&Francis, 2006), p. 224. Cité par Larouche, Marie-Soleil. 2010. La naissance Voyage et création. Guide d’herboristerie périnatale.
(5) Parsons M, Simpson M, Ponton T : Raspberry leaf and its effect on labor : safety and efficacy. Aust Coll Midwives J 12 20-25. 1999. Cité par Romm, A. 2010. p. 405
(6) « Démarche individuelle au cours de laquelle le patient acquiert toute l’autonomie et les compétences nécessaires pour prendre efficacement soin de sa santé et participer activement à sa prise en charge médicale. » https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/26558290/autonomisation-du-patient.
« Empowerment », en anglais
(7) Federici, Silvia, 2014. Caliban et la sorcière : femmes, corps et accumulation primitive. Édition Entremonde.
et
Federici, Silvia, 2022. Réenchanter le monde : féminisme et politique des communs. Édition Entremonde.
(8) Mot francisé. Le mouvement des enclosures et la naissance de l’économie moderne: https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/le-matin-du-nord/segments/chronique/162493/radio-ecole-aurelie-lacassagne-enclosure-naissance-economie
(9) « Bien avant que le courant biologique s’installe, la biodynamie a implanté ses premières bases dès 1925. […]
Si la Biodynamie englobe les pratiques de l’agriculture biologique; tels que la rotation des cultures, l’utilisation d’engrais verts, le compostage, les plantations intercalaires, l’approche non spécialisée (contrairement à la mono culture intensive), […] la pratique de la Biodynamie s’articule autour de trois principes fondamentaux:
1 – Concevoir une ferme ou un jardin comme un organisme agricole, une entité autonome individualisée.
2 – Utiliser les préparations biodynamiques; préparâts à base de plante médicinale dynamisées ou autres pour la revitalisation de tous les systèmes et maintenir l’équilibre du domaine.
3 – Travailler avec les rythmes cosmiques et ses influences à savoir les planètes et plus spécifiquement la lune et le soleil. » https://biodynamieqc.com/biodynamie/
